sophie-87@bw.heraut.eu a publié une critique de Dom Casmurro par Machado de Assis
Le récit d’un mari qui veut convaincre
4 étoiles
Tout, dans Dom Casmurro, dépend de la voix de Bento Santiago. Devenu vieux et solitaire, il cherche à reconstruire son passé, son amour pour Capitu et la jalousie qui a détruit leur mariage. Dès les premières pages, il s’adresse au lecteur comme un homme intelligent, spirituel et presque confiant. Pourtant, plus il raconte, plus son assurance devient suspecte.
Comme classique de la littérature brésilienne, Dom Casmurro ne me paraît pas important seulement pour son intrigue célèbre. Il explore le pouvoir d’un récit personnel: celui de transformer le doute en verdict et une femme silencieuse en personnage coupable. La société patriarcale du roman rend cette opération encore plus facile, car Bento peut s’appuyer sur des préjugés que personne autour de lui ne remet vraiment en cause.
Capitu est l’une des grandes énigmes du livre. Bento la décrit comme fascinante, vive et dotée de yeux célèbres pour leur profondeur …
Tout, dans Dom Casmurro, dépend de la voix de Bento Santiago. Devenu vieux et solitaire, il cherche à reconstruire son passé, son amour pour Capitu et la jalousie qui a détruit leur mariage. Dès les premières pages, il s’adresse au lecteur comme un homme intelligent, spirituel et presque confiant. Pourtant, plus il raconte, plus son assurance devient suspecte.
Comme classique de la littérature brésilienne, Dom Casmurro ne me paraît pas important seulement pour son intrigue célèbre. Il explore le pouvoir d’un récit personnel: celui de transformer le doute en verdict et une femme silencieuse en personnage coupable. La société patriarcale du roman rend cette opération encore plus facile, car Bento peut s’appuyer sur des préjugés que personne autour de lui ne remet vraiment en cause.
Capitu est l’une des grandes énigmes du livre. Bento la décrit comme fascinante, vive et dotée de yeux célèbres pour leur profondeur et leur mouvement. Il l’aime depuis l’enfance, mais il ne cesse aussi de chercher des signes de calcul ou de dissimulation dans ses gestes. Son regard sur elle est intense, mais jamais entièrement juste ou tranquille.
Le roman est souvent présenté comme une histoire d’adultère possible. Pour moi, il est surtout l’histoire d’une suspicion qui s’étend jusqu’à dévorer tout ce qu’elle touche. Bento devient convaincu que Capitu l’a trompé avec son ami Escobar et que leur fils Ezequiel en est la preuve. Or Machado de Assis ne nous donne jamais de certitude indépendante de la narration de Bento.
Cette absence de preuve est décisive. Le lecteur ne peut pas sortir du récit pour vérifier Capitu, entendre sa défense ou observer les faits sans le filtre du mari. J’ai trouvé cette construction remarquablement moderne. Bento ne ment peut-être pas de façon consciente, mais son désir de justifier son malheur organise les souvenirs qu’il choisit de raconter.
L’enfance de Bento et Capitu possède d’abord une grande douceur. Ils grandissent voisins, et une promesse faite par la mère de Bento menace de l’envoyer au séminaire. Leurs stratagèmes pour rester ensemble donnent au début du livre une légèreté presque romantique. Cette lumière rend la destruction ultérieure de leur relation encore plus douloureuse.
Machado de Assis écrit avec ironie, concision et une grande liberté. Le narrateur interrompt son récit, anticipe les objections du lecteur, résume des années en quelques lignes ou s’attarde sur un détail apparemment insignifiant. Cette forme donne l’impression d’une conversation intime, mais elle rappelle sans cesse que celui qui parle contrôle la scène.
Ezequiel est la victime la plus silencieuse de cette jalousie. Son père le regarde avec méfiance au lieu de le reconnaître comme un enfant qui a besoin d’affection. Cette cruauté donne au livre une profondeur particulière. Le soupçon ne détruit pas seulement un couple, il modifie toute une famille.
Après Dom Casmurro, je n’ai pas cherché à rendre un jugement définitif sur Capitu. Je me suis plutôt demandé pourquoi Bento a besoin que le lecteur partage son jugement. Pour moi, la grandeur du roman tient à cette incertitude persistante et à la manière dont elle transforme un récit d’amour en une étude troublante de la mémoire.